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AUTOBIOGRAPHIE

J'aurais pu naître dans l'avion entre Rome et Paris.

Mon père s’est fait interner avec sa femme et d’autres artistes dans un lieu d’exception : la Villa Médicis.

Jusqu’à quatre ans, j’y ai appris à tourner rond autour des bassins et en rond sous le soleil : au début dans une poussette guidée par le sourire de ma mère béate et celui d’une jolie Sarde qui me chatouillait, ensuite à quatre pattes poursuivie par un chien enragé qui m’a rattrapée pour me mordre et, enfin, en tricycle, pédalant derrière des fils d’artistes primés par l’académie. J’ai grandi comme eux, en essayant d’atteindre les plafonds trop hauts, en vénérant les pâtes et l’art.

Mon père, Raoul Raba, est un créateur génial, moins coté mais aussi fou que Picasso. Depuis quatre-vingt six ans, il crée jour et nuit, et me donne le mauvais exemple. Il a rencontré ma mère sur le Pont des Arts à Paris. Elle a passé sa courte vie a oublier qu’elle était aussi douée que lui.

Enfant, je devais faire mon devoir : jouer, m'amuser, dessiner; m'amuser, dessiner, jouer; dessiner, jouer, m’amuser .
Donc, je me suis fait renvoyer d’une école pilote parce que je préférais faire des parties d’échecs avec les pions, aller acheter des huîtres et des poulpes pour le cours de sciences naturelles, ou faire le clown devant les caméras du circuit privé de télévision pour avoir le prix de camaraderie.

J'allais en vacances dans un palace avec mes grands parents, pauvres toute l'année, sauf un mois. J’y passais mon temps entre la cuisine, les couloirs, l’ascenseur et les serres où je sympathisais avec les grooms en costume, les chefs en toque, les jardiniers en tablier vert et les femmes de chambre en blouse pastel. Le compagnon qui partage mes caprices depuis trente ans, est facteur, Philippe Solviche, il est aussi photographe. Les photographes ont aussi un uniforme, ils sont en noir pour mieux capter la lumière.

À la maison on ne parlait jamais d'argent, mais, le dimanche matin, on décrivait une à une les milliards d'étoiles en harmonisant l'univers.
La dame qui capitulait devant le désordre de ma chambre, chantait toute la journée en espagnol. Le jeudi, j'allais chez elle dans une pièce minuscule, je mangeais des frites et buvais de la limonade. J’étais heureuse en regardant sa collection de danseuses de flamenco qui se reflétaient sur le buffet ciré, et les joues de madone de sa fille.

Mon père pensait qu'il était plus intéressant de fabriquer les objets que de les acheter donc je fabriquais tout mes jouets : Monopoly, cartes à jouer, maisons, meubles, garde-robes, jardins, voitures pour mes poupées, je fabriquais tout ! Pendant des mois, je préparais des cadeaux, en cachette, utilisant tous les matériaux à portée de main, n’hésitant pas à trouer les serviettes de bain et les rideaux, à tordre les fourchettes et à découper les chaussures...

Je rêvais de faire des études d’astronomie ou de neurobiologie, mais je rêvais trop ! Je suis rentrée dans des salles de cours enfumées où la forme des volutes m’empêchaient de me concentrer sur les propos d’enseignants charismatiques qui donnaient des cours de sciences de l’éducation, de cinéma, d'urbanisme; j'en suis sortie parce que je n’arrivais pas à voir la couleur de leurs iris.
Donc, ne sachant rien, j’ai mis une fille au monde; elle m’a élevée et m’élève encore.

Pour m’occuper, j’ai continué à dessiner, m’amuser, jouer.

De dilettante, je suis devenue amateur professionnel. Curieuse de découvrir les nouveaux outils d’aide à la création, je me suis passionnée pour l’infographie dès son origine. Pendant dix ans, j’ai crée, assistée par les machines, des images pour la danse, le spectacle, le textile, au service de l’industrie, de la culture et de l’artisanat. Je vivais devant l’écran, Internet n’existait pas encore, fascinée par le potentiel des logiciels graphiques. Parmi les fonctions proposées, il y en avait une d’une simplicité et d’une intelligence extraordinaire : le copier/coller. Cette fonction a changé ma manière de penser, de voir et de faire.

Nous ne faisons que copier/coller, c’est la règle de l’apprentissage et de l’invention : l’oiseau qui retransmet le geste de la brindille plongée dans la fourmilière pour se nourrir, le singe qui pisse dans l’éprouvette pour accéder à la cacahuète, le bébé qui imite la grimace, le virtuose qui interprète une oeuvre ou la fleur qui éclot au petit matin. La reproduction, la multiplication, le déplacement, la rencontre des formes dupliquées créent leurs fonctions ou leurs sens. Il suffit d’un petit coup de vent des paradis...

À force de passer dans les coulisses, les répétitions et les ateliers, de regarder les hommes fabriquer et transformer la matière, leurs corps, leurs voix, j’ai eu comme un sentiment d’urgence : prendre du recul pour mieux voir, me rapprocher pour voir mieux.

J’ai fait des photos, pris un pinceau... la souris.

Il ne fallait pas seulement imiter la nature, il fallait travailler comme elle. Capter les forces présentes qui nous animent depuis des millions d’années.
Ma démarche est celle de n’importe quel autre animal qui crée pour survivre, mon travail est physique. Je suis en éveil, avec un immense désir d’être émerveillée par l'incompréhension de ce qui advient, de respecter et de maîtriser le processus de création, de donner du sens : celui de partager mon admiration... ma jubilation!


i ! i Isabelle Raba

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